Depuis l'élection de Sarkozy, nous vivons dans l'aveuglement du premier plan. Haro sur les « régimes spéciaux » ? Cela nous empêche de voir qui sont les vrais privilégiés. On nous assomme avec des homélies sur les beautés de la religion ? Montée au front côté bigots, côté laïcs – et l'on ne parle plus de pouvoir d'achat. A Neuilly, cité de rentiers que personne ne songerait à ausculter pour prendre le pouls de la société française, quelques nains se disputent l'héritage du parvenu ? Gorges chaudes et roudoudous, mirlitons et joies féroces d'un Figaro « spécial Neu-neu », félonies et rastignaqueries, on en viendrait à oublier – et on l'oublie – que la « France d'en bas » est inquiète et fauchée, qu'on licencie partout (sauf à Neuilly : il est vrai qu'on n'y travaille guère) et que les vrais problèmes des villes normales s'appellent emploi, logement, transports et qualité de la vie. Bref, l'obscène, c'est cela même : mettre en avant ce que l'on devrait cacher, mamours, émois mystiques, combinazione, pour dissimuler la blessure, les maladies et, surtout, les agents toxiques.
Un brouhaha savamment orchestré
Le Président fait le spectacle en souriant, avec, comme Bush, un prompteur et une joke pour assaisonner le sketch, et il restera dans l'Histoire pour avoir, un dimanche soir, gaspillé huit minutes de télévision pour nous dire que les chats miaulent, pardon, que l'Europe, c'est l'Europe. Mais quand il clôt sa saynète sociale chez les sidérurgistes lorrains par une pirouette sur son « voyage de noces » dans leur pays d'usines et de fumées, on peut se demander s'il est le moins du monde conscient du drame des licenciements et de la peine des hommes: c'est bête, mais à Neuilly, on n'a pas la culture des hauts-fourneaux. Et suffit-il de claironner que l'État paiera - chose que les règlements européens lui interdisent - pour étouffer l'idée que l'Élysée n'a pas d'autre politique industrielle que celle du Medef ?
Autre exemple : à la veille de l'annonce de la énième réforme de l'école, on jette en pâture l'idée terrifiante (Simone Weil a raison !) de placer derrière tout gamin le fantôme d'un enfant juif, en sachant bien que cela fera des vagues. Et de fait, empêtrés dans ce classique cocktail des meilleures intentions et des pires solutions, Ségolène et François sont, une fois de plus, acculés au divorce en émettant des jugements diamétralement opposés, les profs râlent, Klarsfeld applaudit, bref, on a exactement le brouhaha prévisible. Et du coup, le contenu de la réforme et les conditions de son application passent au second plan. Or il n'est pas indifférent que les petits enfants aient non seulement deux heures d'école de moins par semaine (l'équivalent de trois semaines de cours par an!), mais encore en gaspillent une de plus à faire de l' « éducation physique », élevée au rang des « fondamentaux » comme le français et les maths... Après tout, qui ose dire, de nos jours, qu'en règle générale, les enfants (j'en ai élevé trois) savent courir et sauter, mais que le problème, c'est de leur apprendre à lire ?
Un « parler vrai » dont il faut se méfier
Sarkozy, pendant sa campagne, a fait croire que, par sa façon de parler, de marier les contraires, de faire du jogging et de fréquenter la jet-set, il incarnait, pour notre vieux pays pantouflard, la modernité. La « rupture » n'a jamais été autre chose que la promesse d'un changement de style. Au demeurant, à gauche, Ségolène Royal avait aussi cette offre au coeur de ses désirs d'avenir, mais la pudeur ou la maladresse (les deux, sans doute) ont fait qu'elle ne pouvait, sur ce terrain, rivaliser avec son adversaire : le cynisme, la désinvolture, la tchatche, ça ne s'apprend pas en six mois. Enlevez cette sucrerie fatale, il ne reste, de la campagne de Sarkozy, qu'un slogan dont on a trop peu dit qu'il empilait plusieurs sens : « travailler plus pour gagner plus », c'est une banalité si la phrase signifie « si vous travaillez plus, vous gagnez plus » ou « si l'on travaille plus, on doit logiquement gagner plus ». Il est clair que le candidat voulait dire : « vous gagnerez plus si et seulement si vous travaillez plus », perspective que bien des salariés auraient jugé inacceptable, s'ils avaient réfléchi. Mais voilà : ce slogan, dans sa force tautologique, a été le signal même d'un « style moderne » car, avec l'audace des imbéciles et des escrocs, qui seuls osent dire « j'appelle un chat un chat », le candidat s'est arrogé l'apparence de « parler différemment » - sans que l'on se demande si la modernité, c'était de dire aux salariés français : « si je suis élu, vous devrez travailler plus, parce que vous ne serez plus augmentés », sens véritable du message. Et comme l'actualité vérifie cette annonce, ne voilà-t-il pas que Sarkozy peut se vanter d'avoir « parlé vrai »...
Un brouhaha savamment orchestré
Le Président fait le spectacle en souriant, avec, comme Bush, un prompteur et une joke pour assaisonner le sketch, et il restera dans l'Histoire pour avoir, un dimanche soir, gaspillé huit minutes de télévision pour nous dire que les chats miaulent, pardon, que l'Europe, c'est l'Europe. Mais quand il clôt sa saynète sociale chez les sidérurgistes lorrains par une pirouette sur son « voyage de noces » dans leur pays d'usines et de fumées, on peut se demander s'il est le moins du monde conscient du drame des licenciements et de la peine des hommes: c'est bête, mais à Neuilly, on n'a pas la culture des hauts-fourneaux. Et suffit-il de claironner que l'État paiera - chose que les règlements européens lui interdisent - pour étouffer l'idée que l'Élysée n'a pas d'autre politique industrielle que celle du Medef ?
Autre exemple : à la veille de l'annonce de la énième réforme de l'école, on jette en pâture l'idée terrifiante (Simone Weil a raison !) de placer derrière tout gamin le fantôme d'un enfant juif, en sachant bien que cela fera des vagues. Et de fait, empêtrés dans ce classique cocktail des meilleures intentions et des pires solutions, Ségolène et François sont, une fois de plus, acculés au divorce en émettant des jugements diamétralement opposés, les profs râlent, Klarsfeld applaudit, bref, on a exactement le brouhaha prévisible. Et du coup, le contenu de la réforme et les conditions de son application passent au second plan. Or il n'est pas indifférent que les petits enfants aient non seulement deux heures d'école de moins par semaine (l'équivalent de trois semaines de cours par an!), mais encore en gaspillent une de plus à faire de l' « éducation physique », élevée au rang des « fondamentaux » comme le français et les maths... Après tout, qui ose dire, de nos jours, qu'en règle générale, les enfants (j'en ai élevé trois) savent courir et sauter, mais que le problème, c'est de leur apprendre à lire ?
Un « parler vrai » dont il faut se méfier
Sarkozy, pendant sa campagne, a fait croire que, par sa façon de parler, de marier les contraires, de faire du jogging et de fréquenter la jet-set, il incarnait, pour notre vieux pays pantouflard, la modernité. La « rupture » n'a jamais été autre chose que la promesse d'un changement de style. Au demeurant, à gauche, Ségolène Royal avait aussi cette offre au coeur de ses désirs d'avenir, mais la pudeur ou la maladresse (les deux, sans doute) ont fait qu'elle ne pouvait, sur ce terrain, rivaliser avec son adversaire : le cynisme, la désinvolture, la tchatche, ça ne s'apprend pas en six mois. Enlevez cette sucrerie fatale, il ne reste, de la campagne de Sarkozy, qu'un slogan dont on a trop peu dit qu'il empilait plusieurs sens : « travailler plus pour gagner plus », c'est une banalité si la phrase signifie « si vous travaillez plus, vous gagnez plus » ou « si l'on travaille plus, on doit logiquement gagner plus ». Il est clair que le candidat voulait dire : « vous gagnerez plus si et seulement si vous travaillez plus », perspective que bien des salariés auraient jugé inacceptable, s'ils avaient réfléchi. Mais voilà : ce slogan, dans sa force tautologique, a été le signal même d'un « style moderne » car, avec l'audace des imbéciles et des escrocs, qui seuls osent dire « j'appelle un chat un chat », le candidat s'est arrogé l'apparence de « parler différemment » - sans que l'on se demande si la modernité, c'était de dire aux salariés français : « si je suis élu, vous devrez travailler plus, parce que vous ne serez plus augmentés », sens véritable du message. Et comme l'actualité vérifie cette annonce, ne voilà-t-il pas que Sarkozy peut se vanter d'avoir « parlé vrai »...
De quelle modernité voulons-nous?
La modernité, est-ce cette imposture ? Un pays moderne, est-ce un pays dans lequel la progression énorme des profits est, finalement, garantie par la précarité des salariés, et où l'on refuse de faire progresser les salaires parallèlement aux dividendes, en partant de l'idée qu'un salarié est un produit jetable, mobile, pliable, utilisable tant qu'il peut s'offrir 1800 calories par jour ? Si c'est le cas, le système le plus moderne est l'esclavage, et la Chine, qui est en train de réinventer cette gestion de la main d'oeuvre, en est sans doute le champion.
Un pays moderne, est-ce un pays dans lequel la couverture des dépenses de santé doit être calculée en termes de rentabilité , comme en Grande-Bretagne, où l'on ne rembourse plus certains soins parce que les prolongements de vie qu'ils procurent aux malades ne sont pas « rentables » (décidément, ce Blair est un archange...) ?
Un pays moderne, est-ce un pays dans lequel une grosse brochette de dirigeants d'entreprises qui hurlent chaque jour sur la masse salariale sont les mieux payés d' Europe, et où nombre d'entre eux ont hérité de leur situation (comptez les particules), ce qui ne les empêche pas d'aller de plus en plus souvent visiter nos tribunaux pour diverses affaires à la mesure de leur incompétence ou de leur sens des valeurs boursières?
Un pays moderne, est-ce un pays tenté de mettre le curé et l'instituteur (à quand la Bible et Darwin ?) en compétition au nom de la liberté de pensée, qui se croit tenu de prouver chaque jour son non-antisémitisme, et qui s'interdit de rappeler aux dirigeants musulmans que l'excision ne se rencontre guère qu'en terre d'Islam, avant de faire risette à la scientologie ? C'est ça, la « laïcité positive » ?
Un pays moderne, est-ce celui dans lequel la réussite se mesure par le compte en banque, où l'enrichissement se fait essentiellement par le travail des autres et la spéculation immobilière et financière, où un docteur ès sciences, chercheur de haut niveau, est payé une fois et demi le SMIC, et où l'on larmoie sur le « manque de formation » des jeunes quand tant de bac +4 finissent aux caisses des supermarchés, parmi ces exploitées qui se battent pour quelques centimes d'euros de plus sur leur ticket restaurant ?
Un pays moderne, enfin, je ne pense pas que ce soit celui où la vénération des riches va jusqu'à l'exemption de l'impôt, comme sous l'Ancien Régime, et où la caste bling-bling-bling (c'est le dessus de la marmite) se pare des plumes de la ci-devant noblesse, transmissible par la naissance (Jean après Nicolas, comme David après Johnny, Bolloré après Bolloré, Dassault après Dassault...et Parisot après Parisot).
Pour sortir d'une logique malsaine
Et l'on pourrait continuer. Et j'ai bien envie qu'on continue. Qu'on secoue le politiquement correct libéral « moderne » qui va de Strauss-Kahn à Baverez en passant par Attali, avec leurs « n'y a qu'à » de brillants conférenciers de Sciences-Po : la modernité, ce n'est peut-être pas la croissance à tout prix, le profit avant tout et la finance dictant le droit. Il faut se détacher de la chasse au Sarkorigolo (il se débrouille très bien tout seul pour se ridiculiser) et ouvrir clairement le débat : qu'est-ce, en 2008, qu'un pays moderne, que sera-ce en 2015 ? Les réponses de la Droite nous mènent droit dans le mur. Et si la Gauche a envie de se poser la question, qu'elle n'hésite pas : il n'est pas certain qu'elle ait, à ce jour, proposé des réponses convaincantes...

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