Téoros, " Désir d'Orient " (dossier), Montréal, UQAM, Vol. 25, n°2, été 2006, 80 p.
Commentaire de Franck Michel:
La revue québécoise Téoros consacre son numéro d'été 2006 à la question du tourisme au Moyen-Orient. Un thème délicat lorsque l'on connaît la situation conflictuelle sur place, qu'il s'agisse du plan social, religieux ou géopolitique.
La géographe Martine Geronimi, qui a dirigé ce numéro, précise d'emblée que le choix de ce sujet " cherche à combler une soif légitime de connaissance sur le Moyen-Orient touristique ". Une initiative effectivement bienvenue qui revient à la fois sur le passé et le présent de cette destination, certes boudée pour raisons sécuritaires, mais toujours nourrie d'une part de rêve non dénuée d'une certaine nostalgie coloniale : dès que l'on évoque l'Orient, proche ou lointain, l'orientalisme tel que décrit par Edward Saïd n'est jamais très loin, te le tourisme - besoin de patrimoine et envie d'exotisme obligent - est évidement loin d'être l'exception qui confirme la règle !
L'Orient comme " lieu de désir " a sculpté l'imaginaire de plusieurs générations d'Occidentaux en mal de sensations aventureuses. Mimoun Hillali revient sur l'histoire douloureuse de la région, rappelant que cette zone géographique est d'abord géopolitique, tout en explorant l'imaginaire collectif des peuples moyen-orientaux. Quant aux voyageurs du passé, ils ont depuis plus d'un siècle parcouru ses pays " anciens " à la recherche de traces de civilisations antiques, puis de l'héritage laissé par les écrivains et peintres romantiques.
Une invitation au voyage engagée sur les pas des prédécesseurs illustres que viennent aujourd'hui redécouvrir les touristes, au risque, une fois n'est pas coutume, de mépriser les populations autochtones relayées au rang de figurants. Un risque et malheureusement une réalité d'autant plus vives que le tourisme dans cette Asie " mineure " et " proche " est d'abord réservée à une élite intellectuelle et fortunée, avide de culture savante avec un grand " A ", comme " Antiquité " par exemple… D'une certaine manière, le voyage initiatique des aristocrates du XVIIIe siècle, puis des bourgeois du XIXe, n'a jamais cessé, comme le prouve l'attrait des villes de la région, véritables refuges du patrimoine mondial (Constantinople devenue Istanbul, traitée dans ce numéro par Franck Dorso, mais aussi les cités d'Alexandrie, de Beyrouth, de Jérusalem, etc.).
Cela dit, la paix revenue, l'ensemble du Moyen-Orient pourrait offrir aux visiteurs du monde entier, un espace humain et touristique particulièrement riche et diversifié, loin des seuls clichés du passé et intégrant les réalités contemporaines.
En Egypte, par exemple, le regard du public touristique reste profondément attaché à la gloire de l'égyptomanie, comme le constate Martine Geronimi dans une contribution qui traite des voyageurs français au XIXe siècle. Déjà, les différentes formes de colonisation - anglaise (mythe du progrès à répandre) et française (mythe de l'Orient fantasmé) - modèlent les comportements non seulement des colons, mais aussi des touristes européens et… des populations locales qui parfois répondent à la demande extérieure en adaptant leur offre à cette quête exotique des maîtres étrangers…
De Thomas Cook à nos jours, Sandrine Gamblin évoque l'essor fulgurant du tourisme dans la ville de Louksor en Egypte, et nous explique comment ce lieu phare du patrimoine culturel est devenu " incontournable ", à ses risques et périls, archéologiques et autres.
Fabrice Balanche nous emmène en Syrie, lieu encore " préservé " des hordes touristiques, pour des raisons d'abord politiques… Ici, le tourisme est arabe et régional. Un pays autoritaire et fermé, conserverait-il plus facilement l'identité et les traditions locales et formerait-il alors un réel rempart contre les dérives de la mondialisation ? Ce qui est sûr c'est qu'en Syrie, rappelle l'auteur, " vous n'êtes pas un touriste, mais un invité "…
Lilian Buccianti-Barakat analyse ensuite le cas du Liban, pays le plus touristique de la région avant 1975, qui a tenté ces dernières années de reconquérir un public, après les années sombres de la guerre. Mais l'été 2006, avec le retour des bombes et d'un Israël plus belliciste que jamais, a stoppé net ces espoirs longuement mûris…
Le dernier article de ce riche dossier laisse planer une note d'optimisme : François Mommens explique, à contre courant des idées reçues, que les touristes n'évitent plus forcément les points chauds de la planète, et le Moyen-Orient connaît en fait une croissance touristique importante, en dépit de tout… Mais, la raison de ce succès mésestimé est aussi à chercher ailleurs : partout désormais, le tourisme international a le vent en poupe… Avec les espoirs et les risques que cela comporte ! Hors dossier, on mentionnera également un article sur le " renouveau du tourisme culturel " et un autre sur la nouvelle image culturelle de Montréal. Donc malgré tout, les raisons de croire aux vertus du tourisme subsistent encore… Franck Michel
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